Atelier Lyrique de Tourcoing
Visuel La Clémence de Titus de Mozart saison 18/19 Atelier Lyrique de Tourcoing

Saison 2018-2019

La Clémence de Titus

du 03 au 07 février 2019 - Tourcoing Théâtre Municipal R. Devos

Opéra

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Opéra en deux actes
Créé au Théâtre National de Prague le 6 septembre1791
Livret de Caterino Mazzolà d’après Pietro Metastasio

La Clémence de Titus est un « opera seria »* commandé à Mozart pour le couronnement de Léopold II sacré roi de Bohème. Une œuvre de circonstance puisque ce même roi, alors qu’il était Grand-Duc de Toscane, a mis fin aux pratiques de torture et a aboli la peine de mort.  Nous savons que Mozart voulait composer en allemand mais le théâtre dans lequel il se produit a été construit pour produire des opéras italiens.** Il y a créé Don Giovanni. Cette année 1791, Mozart composera également La Flûte enchantéeet il ne parviendra pas à achever le Requiem. Longtemps les critiques ont dit que Mozart avait composé cet opéra à la hâte. La Clémence de Titusest pourtant remarquable sur plusieurs plans. Voyons tout d’abord, l’intrigue, le complot et la trahison, ensuite le sujet universel du pardon, toujours d’actualité. La façon dont Mozart développe son travail est innovante et annonce déjà le traitement du final à la Rossini : résumé de l’action et présence de presque tous les protagonistes qui expriment ce qu’ils ressentent. La partition est très intéressante, notons particulièrement l’utilisation des instruments obligés, la clarinette de basset pour Sextus, le cor de basset pour l’air de Vitellia. Et, pour terminer, laissons-nous enchanter par les airs particulièrement séduisants et travaillés. Composé dans l’urgence, certainement, mais à la hâte sûrement pas !

L’HISTOIRE Ambitieuse, Vitellia veut épouser l’Empereur de Rome Titus, lui-même promis à Bérénice. Furieuse, elle fomente un complot. Elle séduit sans peine Sextus, et le convainc d’assassiner son meilleur ami… les péripéties et amours contrariées sont nombreuses, mais finalement tous obtiendront la clémence de Titus !

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* une fausse tradition lui attribue ce titre (dans le catalogue de ses œuvres Mozart a rayé « seria » pour le remplacer par « verra »

** Ce théâtre existe toujours à Prague

Anton Stadler (1753-1812), virtuose sur mesure

Joueur de cor de basset et clarinettiste, Anton Stadler était un frère de loge de Mozart, tous deux occupaient la même loge maçonnique. Il est dit que Constance, l’épouse de Mozart, n’appréciait pas beaucoup Stadler. Elle l’accusait de débaucher son époux. Mozart admirait le talent du musicien et composait pour lui des pièces valorisant son instrument. Avec son frère Johann, ils formaient un duo clarinette / cor de basset très réputé.  La clarinette de basset est un instrument qu’il a inventé avec l’aide du fabricant Theodor Lotz. Il en a joué pour la première fois le 20 février 1788 dans la salle du Théâtre National de la cour impériale de Vienne.

La note de Christian Schiaretti (metteur en scène)

Espiègle, Jean-Claude Malgoire riait, paraît-il, à l’idée de me confier cet opéra ultime de Mozart. Son intelligence littéraire savait la difficulté énigmatique de l’œuvre et il se réjouissait sans doute de confier à mon esprit rationnel, avec une complicité de cruciverbiste, la résolution de son mystère.
Et de fait, quel livret ! Pour un homme de théâtre, l’œuvre commence là où la Bérénice de Racine s’achève et le spectre de ce chef d’œuvre classique hante sa première lecture. On cherche l’épure, on cherche l’équilibre, on cherche cette tragédie de l’immobilité : en vain. « Il ne s’agit plus de vivre, il faut régner ».
C’est Corneille alors et son Cinna qui frappent à la porte. Sous-titrée La Clémence d’Auguste, l’œuvre déploie elle aussi le débat de la maîtrise stoïcienne, par l’homme d’état, de ses propres passions. Mais la dramaturgie de Corneille laisse moins de liberté à l’inconstance, voir à la légèreté des mouvements sentimentaux. La réflexion sur le pouvoir, dont la magnanimité est un des attributs, l’emporte.
Dans La Clemenza di Tito, les plans et arrière-plans du livret de Mazzola, construits sur les chassés-croisés amoureux, font oublier la tension politique de la narration. La majestueuse mélancolie de Tito se heurte aux croisements des désirs. Sesto désire Vitellia qui désire Tito qui désire Bérénice et qui propose d’épouser Servilia qui désire Annio qui lui aime Sesto et l’Empereur. Le tout sous le regard simplement efficace de Publio. De quoi oublier la problématique initiale du récit : la question de l’intime et de la raison d’état. En fait le livret, inspiré par Corneille, vise Racine et touche Marivaux. C’est exactement son piège : soit on essaye de renforcer le débat politique intérieur, et la légèreté, y compris musicale, des contradictions amoureuses paraît décorative ; soit on s’appuie sur elles et le débat politique apparaît dérisoire. Il faut donc mener tout de front, maintenir l’équilibre et observer au plus près la qualité des récitatifs. De la dramaturgie cornélienne s’inspirer, pour en garder la Clémence comme vertu politique active : rien de plus affirmé que le pouvoir dans l’exercice de la Clémence. Elle n’est pas le pardon et reste un choix permanent ; donc une menace d’une part, et aussi une complicité latente avec l’humaine condition et la conscience de son absurdité. Humour du rôle éponyme. L’exercice refusé du pouvoir engendre la qualité impressionnante de sa force muette.
Tito doit être ce héros qui théorise en cours d’opéra sa défiance à l’exercice du pouvoir. Sa conscience de l’absurde doit apparaître comme une équation en sa résolution. De la somptuosité racinienne il faut affirmer le classicisme de l’œuvre, au plus près de l’unité de temps, de lieu, d’action, ne pas distraire le spectateur par l’agitation, mais au contraire le concentrer dans l’écoute pointue. Au ras du silence, c’est-à-dire aussi du mouvement. Les récitatifs doivent être traités dans le rendu exclusif de leur écoute ; ils sont nombreux et méritent, pour faire entendre leur ambivalence, d’être travaillés comme de la parole tenue. Œil dans l’œil, en écoute active. Le marivaudage, lui, devrait jouer sur la dimension absurde des situations. Au fond, un seul temps long nous est proposé : celui de la séparation de Tito d’avec Bérénice. Le temps que l’on ne voie pas mais dont on subit l’écho. Les autres temps sont rapides et jouent des contretemps et quiproquos de l’inconstance, c’est-à-dire le virage sans négociation : l’esprit de comédie. Et ici il ne faut pas hésiter à appuyer les angles vifs des changements de registre. Tout va trop vite dans un temps de conspiration si grave, et les conjurés semblent bien peu préparés. La Clémence apparaît, plus qu’elle ne se choisit ; avec le désappointement de l’éclat de rire, fille de circonstances sans temporalité maîtrisée. Reste l’irrationnel de l’énergie initiale, qui permettra à la Clémence de triompher : la relation sans concession de Vitellia et de Sesto. C’est ici Strindberg qu’il faudrait évoquer, tant ces deux protagonistes se complaisent dans l’aporie de leurs échanges. Ils n’ont pas de fin possible et la « scène de méninge » est leur nécessité. Il faut les rendre au plaisir de leur imperfection réciproque. Aucune dissymétrie, laissant par exemple une ascendance féminine destructrice sur un Sesto réduit à sa velléité. Au contraire : donner à chacun sa rugosité, pour que l’impatience de Vitellia enflamme un Sesto qui, au fond, comme Tito, ne veut pas du pouvoir.

Portrait Christian Schiaretti
© Michel Cavalca

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