Atelier Lyrique de Tourcoing

Saison 2018-2019

Fidelio

du 07 au 09 décembre 2018 - Tourcoing Théâtre Municipal R. Devos

Opéra en concert

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Singspiel en version concertante
Version 1814
Livret Joseph Ferdinand Von Sonnleithner
révisé par Stephan von Breuning en 1806 et par Georg Friedrich Treitschke
et en 1814 d’après Léonore ou l’Amour conjugalde Jean-Nicolas Bouilly.
Concert mis en espace

S’il a composé plusieurs musiques de scène, Fidelio est l’unique opéra de Beethoven. Il est alors très célèbre. Il en écrit 3 versions. La première en 1805 comportait 3 actes, la deuxième en 1806 n’en comportait plus que 2. La troisième version créée le 23 mai 1814 à Vienne, a été représentée en France, à Paris à l’Odéon en 1825. Beethoven a mis au net ce qui ne lui semblait pas totalement achevé dans les versions précédentes. D’ailleurs, il n’était pas tout à fait prêt pour la première et il a continué à l’améliorer pour les dates suivantes ! Le succès n’a fait qu’augmenter au fur et à mesure des représentations. Quelque peu révolutionnaire, Beethoven transmet dans cet opéra sa passion pour la liberté, Leonore incarne l’amour et la force. La version que nous proposons d’entendre est celle de 1814, en version concert, comme toujours sur instruments d’origine et avec un casting de choix. Vous aurez le plaisir d’écouter à nouveau le ténor Donald Litaker, pour qui Florestan n’a plus vraiment de secret ! Parmi nos fidèles interprètes, nous retrouvons Véronique Gens qui chantera pour la première fois le rôle-titre, mais aussi Alain Buet (Pelléas et Mélisande, Voyage d’hiver en novembre) et Nicolas Rivenq (Don Giovanni, Tannhäuser). Jérémy Duffau et Luigi De Donato ont également déjà été entendus sur nos planches. Chaque année, nous accueillons de jeunes chanteurs et pour ce chef d’œuvre, c’est une élève d’Alain Buet que vous aurez le plaisir de découvrir, Marie Perbost.

L’HISTOIRE À Séville, Leonore se travestit en Fidelio pour tenter de sauver son mari Florestan, prétendu mort, mais retenu prisonnier par Pizzaro le gouverneur de la prison et son geôlier Rocco.

Beethoven à l’aube du romantisme

Le style romantique apparaîtra en Allemagne (Sturm und Drang) et en Angleterre avant d’arriver en France. En opposition aux Lumières qui prônaient la science et la raison, le romantisme lui, défend les sentiments, les sensations, l’irrationnel. A l’aube du romantisme, on trouve indéniablement Beethoven. Bien que réputé inclassable, le compositeur privilégiait l’imagination et les émotions, Goethe et Schiller seront pour lui sources d’inspiration. Avec ses compositions, il voulait révéler les drames intérieurs et les passions les plus ardentes. Il pensait que tout pouvait passer par la musique. Il revendiquera le statut de « Tondicher », poète des sons. Sa surdité apparaît en 1796, il a 26 ans, mais il ne l’assumera que 10 ans plus tard. Il trouvera dans la musique et la composition une mission à accomplir, le sursaut qui le sauvera du suicide. Travailleur acharné et cérébral, il n’en sera que plus admiré encore. Beethoven rêvera toute sa vie de mettre Faust en musique. À cette époque, le piano-forte remplace le clavecin, d’autres instruments, tel le cor se modifient et l’orchestration en devient plus audacieuse avec à son apogée, Berlioz.

Le regard de Nicolas Kruger

« La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie » Beethoven
Au souvenir toujours vif du dernier opéra conduit par notre cher et regretté Jean-Claude Malgoire, ce merveilleux Pelléas et Mélisande de son bien-aimé Claude Debussy, et alors que je m’apprête à reprendre avec émotion le Fidelio qu’il aurait dû diriger, je pense à nos longues conversations qui prenaient souvent des détours inattendus et passionnants, alimentés par sa curiosité insatiable. Et cherchant à nous relier, il me prend l’envie iconoclaste de rapprocher ces deux compositeurs, Debussy et Beethoven, que tout semble séparer, et leur opéra respectif. Car de deux époques, deux styles, deux tempéraments si dissemblables, surgissent pourtant quelques ressemblances frappantes.
A commencer par le fait que Beethoven comme Debussy n’a écrit qu’un seul opéra.
En artistes intègres et intransigeants, ils se méfiaient l’un comme l’autre de cette forme trop démonstrative, de ses codes et de ses conventions. Ils ont donc l’un et l’autre cherché longtemps LE livret idéal qui leurs permettrait de déployer leur vision du monde, et ne se sont pliés à l’exercice que lorsqu’ils ont été assurés de pouvoir le plier à leur gré. Chez aucun des deux on ne trouve une seule note qui mente. Ils sont toujours absolument sincères. Ayant vécu l’un et l’autre au tournant de deux siècles, ils se sentent investis de la tâche la plus exigeante, celle d’emprunter de nouveaux chemins. Ils se refusent à enfiler les vieux costumes, ils rejettent les formules toutes faites et cherchent obstinément au fond d’eux-même la formule la plus juste. Ce qui occasionne ces tâtonnements de plusieurs années mais nous offre une musique unique, authentique et merveilleuse.
En effet il a fallut à Beethoven comme à Debussy dix ans pour parachever son œuvre, et chacune d’elle est un concentré de l’art de son auteur, et un manifeste de sa foi dans son art. « Cet enfant de mon esprit  m’a coûté plus de douleur que les autres, il m’est donc le plus cher, et j’attache une importance particulière à sa conservation et à son emploi pour la science de l’art » écrit Beethoven au moment de mourir.
A ce jeu des rapprochements inattendus on découvre encore que Beethoven, qu’on perçoit fréquemment si « monolithique » , exprimant des sentiments très tranchés, sait au contraire nuancer à l’extrême, et use par exemple souvent dans son opéra du « crescendo » (augmentation du niveau sonore) n’aboutissant pas, c’est à dire se concluant subitement sur la nuance Piano. Cet effet qui se retrouve partout dans la musique de Debussy peut traduire un sentiment d’aspiration inassouvie, de velléité non assumée, d’élan suspendu, d’émotion contenue, de désir inapaisé – Écoutez par exemple le « Komm Hoffnung » (Viens, espoir) dans l’air de Léonore – Il montre la profonde empathie qu’éprouvent ces deux créateurs pour leur créature et pour l’humanité en général. Seulement, chez Beethoven, au début du 19ème siècle, l’aspiration doit finalement trouver son but, le désir s’assouvir, la révolution se faire. Un siècle plus tard, on n’y croyait déjà plus et chez Debussy l’aspiration reste à l’état d’aspiration, l’histoire commence à perdre son sens.
Ajoutons pour clore le jeu que les deux opéras contiennent une scène dans les souterrains, dont on aurait du mal à dire laquelle est la plus magnifiquement lugubre !
A Fidelio on reproche souvent de commencer par une bleuette un peu insignifiante (les chicaneries de Marcelline et Jacquino, le père Rocco faisant l’éloge du bonheur bourgeois près de ses sous), accompagnée par une musique imitant Mozart sans l’égaler. Mais je soutiens que ceci a été voulu par Beethoven. La forme choisie exprime on ne peut mieux le fond (ou le manque de fond). La musique épouse l’épaisseur de ses personnages – il n’est qu’à voir la profondeur qu’elle atteint déjà dès la première entrée de Léonore/Fidelio dans le quatuor. Il fallait ces personnages aux sentiments communs, qui nous ressemblent, pour révéler toute la dimension des personnages « héroiques ». Il fallait ce début de 1er acte encore inscrit dans le 18ème siècle galant pour bien nous faire percevoir le basculement vertigineux et la puissance révolutionnaire de la suite. Ainsi Beethoven parvient-il à nous faire ressentir à travers l’histoire de Fidelio les bouleversements de la grande Histoire qui s’écrit tout au long de sa vie (il a eu 19 ans au moment de la révolution française). Ce livret lui permet de se parcourir lui-même de bout en bout tout au long de l’opéra. On y entend d’abord le jeune Beethoven encore influencé par Mozart, Glück ou Cherubini, puis le plus mature, déjà auteur de la Symphonie Héroïque quand il commence l’écriture de Fidelio, jusqu’au visionnaire de son propre accomplissement futur avec un final prémisse de l’Ode à la joie. Par moment, et c’est là qu’il ne ressemble à nul autre, la situation dramatique ne semble plus servir que de prétexte à Beethoven pour délivrer une idée plus haute : Aspiration à la lumière, à la liberté, à la fraternité. Et c’est dans ces moments souvent que sa musique est la plus bouleversante. C’est pourquoi cet opéra se prête bien à une version concert. Ce pur drame humain est souvent encombré des artifices de la scène.
Mais Fidelio me semble être, plus qu’une ode à la joie ou à la liberté, une ode à l’amour. (Qu’il soit conjugal importe assez peu selon moi, même si le livret du 19ème siècle naissant, et déjà bien pensant, le met en exergue) Et plus particulièrement une ode à la bonté, qualité que Beethoven mettait au-dessus de toutes les autres : « Je ne connais pas d’autre marque de supériorité que la bonté » écrit-il dans son journal. Je ne sais pas à quel point Beethoven plaisait à Jean-Claude Malgoire, mais je sais que Jean-Claude Malgoire aurait plu à Beethoven, qui ajoutait : « Là où je trouve la bonté, là est mon foyer ». On peut penser qu’il aurait volontiers séjourné chez les Malgoire.