La mise en scène et la musique de Rossini
Par Jean Philippe Delavault
La gestation de la mise en scène de Tancredi a été extrêmement laborieuse et plusieurs versions se sont succédées (transpositions dans la mafia sicilienne, puis new-yorkaise, puis une vision bollywoodienne ou napoléonnienne…) et ont toutes abouti à des impasses. Je ne parvenais pas à faire le lien entre le drame et la spiritualité débridée et quasi comique qu’exprimait la musique. Etait-ce seulement par paresse que Rossini avait réutilisé l’ouverture d’une comédie (La Pietra del paragone) pour Tancredi son premier opera seria ? J’avais le sentiment qu’il utilisait l’ironie, l’humour, la pirouette pour éviter d’entrer dans la profondeur de la souffrance des personnages, comme s’il avait peur d’éveiller ses propres douleurs. Je voyais des mises en scène sérieuses et littérales et j’avais l’impression qu’elles s’attachaient au texte sans écouter l’énergie insufflée par la musique, allant jusqu’à l’alourdir pour en justifier le sérieux. Et il y avait ce débat sur la question de la superficialité de Rossini entamé par Stendhal et contredit par les longues années de dépression qui ont suivi la retraite anticipée du compositeur. Ce paradoxe m’intriguait et j’ai fini par comprendre que Rossini est le contraire d’un superficiel. Que son extrême sensibilité le contraint, par pudeur, par désir de se protéger à être toujours spirituel, ironique, truculent. Il ne va pas facilement dans le tragique et dans la violence des sentiments, il sublime, il stylise et élève sa musique au dessus des lamentations, des vociférations et du sang. Il n’ignore pas la profondeur, il lance ses traits dans sa direction mais ne se laisse pas entraîner jusqu’au cœur de la cible. C’est à nous de suivre la trajectoire et de recueillir l’émotion. Ainsi, petit à petit, j’ai eu envie d’écouter ce que me suggérait la musique sans chercher à lutter contre l’énergie fraîche et dansante que je ressentais physiquement. J’ai essayé de transposer cette sensation sans la brider, sans la censurer et je me suis rendu compte que les remontrances d’Argirio à sa fille désobéissante m’évoquaient la gestique sautillante des marionnettes siciliennes mais aussi les dessins animés de Walt Disney, tels La Belle au bois dormant ou Blanche Neige. Tout à coup, je voyais en l’adoration des chœurs pour Aménaïde la même expression touchante qu’avaient les sept nains pour Blanche Neige. Puis Bettelheim m’est revenu en tête, j’ai vu dans Orbazzano le double pulsionnel, bestial de Tancrède, le dragon ou le serpent qui est en nous et qui nous dévore. Ce même dragon* dans lequel la sorcière Maléfique de la Belle au bois dormant se métamorphose avant d’être tué d’un coup d’épée en plein cœur par le prince charmant, dans un Moyen Age devenu le lieu nommé de nos phantasmes.
* Saint Georges ou Roger affrontent aussi ce dragon de leurs pulsions primitives. Roger, personnage de l’Arioste dont on retrouve un homonyme en Roggiero, page de Tancrède et futur roi Roger II de Sicile ?
Le personnage de Tancrède
Semblable aux autres héros chevaleresques (Orlando, Renaud, Roger…), Tancrède doit franchir de multiples obstacles, vaincre de nombreux ennemis et dominer ses propres démons avant d’atteindre la maturité, la félicité amoureuse et la capacité à régner. Au début de l’opéra, sa jeunesse et sa fougue imprudente lui donnent cette assurance d’être invincible que possèdent les débutants qui n’ont pas subi l’épreuve de l’amour. Fanfaron, insouciant sans l’ombre d’un doute, il est persuadé qu’Aménaïde tombera dans ses bras dès qu’elle le verra (mi rivedrai). Il est gonflé d’une audace téméraire et quasi brutale d’adolescent tant il est certain de posséder cet amour promis dès l’enfance. Sa première rencontre avec Amenaïde est un choc et sa déconvenue devant son apparente froideur ébranle l’image qu’il se faisait de son hymen. La nouvelle de la trahison supposée d’Amenaïde l’anéantit sans qu’il songe à en vérifier l’exactitude. Il se fie au sentiment de suspicion générale pour confirmer ses propres soupçons. Une douleur inconnue l’envahit, le submerge. Il pense s’en acquitter en tuant Orbazzano mais sa souffrance devient plus désespérante encore. La lettre qui est à l’origine du drame cristallise toute son obsession. Il en ressasse le texte jusqu’à l’épuisement. Il cherche à l’oublier par le combat acharné, en défiant la mort, mais c’est l’abandon de son orgueil qui va enfin le libérer et lui ouvrir les voies de la sagesse et du bonheur. L’origine historique du Tancrède de notre opéra (ou de Voltaire) est romanesque. En 1005, il n’y avait pas encore de Normands en Sicile. Il ne peut s’agir ni de Tancrède de Hauteville (héros de la première croisade et de La Jérusalem délivrée du Tasse), ni de Tancredi di Lecce qui vécut beaucoup plus tard, alors qu’il n’y avait plus de Sarrasins en Sicile.