“Jésus savait maintenant tout ce qui allait lui arriver”
En composant des Passions pour la Semaine Sainte qui précède la fête de Pâques, Bach ne fait qu’obéir à une tradition qui remonte au XIIe siècle. Il y eut d’abord des passions psalmodiées, puis des passions-motets. Enfin le motet se transforme en cantate, l’orchestre s’y étant joint, la passion devient chez les réformés du XVIIIe siècle et chez Bach en particulier une sorte de cantate agrandie encadrant, comme la cantate traditionnelle, le sermon des vêpres. Avec Bach, toute la gamme des sentiments humains trouve sa place dans la Passion, rien de rigide dans la construction de l’œuvre où tout est laissé au gré du compositeur. Celui-ci s’en tient au livret et la Passion devient une sorte de drame sacré.
L’œuvre suit le récit de l’évangéliste saint Jean (18,1-40 et 19,1-42) mais Bach y ajoute deux passages de l’évangile de saint Matthieu : les larmes de Pierre après son reniement et le tremblement de terre qui déchire le voile du temple quand le Christ expire. Bach reprend également dans son livret des poèmes tirés d’une passion de Brockes (1680-1747) et des textes d’une autre de Postel (1658-1706) ainsi que des poèmes de Weise (1642-1708).
Sur ce texte de référence, le cantor fait reposer un édifice musical d’une grande complexité, où alternent airs de solistes, airs avec chœur, ariosos et chorals, l’œuvre entière étant encadrée par deux chœurs monumentaux. Dans la composition de son œuvre, Bach a donné un relief tout particulier aux chœurs de la foule (turba) en délire, à ses cris et ses vociférations, une foule où se mêlent le peuple, les soldats, les sbires, les valets et les dignitaires ecclésiastiques de haut rang. L’épisode du jugement de Pilate, lorsque le peuple réclame le supplice du Christ est particulièrement saisissant : Weg mit dem, kreuzige ihn (qu’on l’emmène, crucifiez-le). De cette partition d’une inspiration soutenue, deux pages, unanimement considérées comme des sommets de toute la musique, se détachent encore : l’air de contralto es ist vollbracht (Tout est accompli), une méditation sur la mort du Christ où culmine la ferveur religieuse et l’arioso de basse Betrachte, meine Seele (contemple, mon âme…).
Dans le drame du Christ, croyants et incroyants peuvent voir la tragédie, éternelle et transposable à toutes les époques, de l’innocence persécutée. |