Quand les Boliviens cultivent l'héritage musical
des jésuites
Quels mystères de création artistique et de transmission au travers des siècles se cachent derrière les cérémonials des jeunes Indiens moxenos de l’Orient bolivien ? Dépositaires d’archives de musique baroque qu’ils vont collecter en remontant le fleuve Mamoré, ils reconstituent année après année ce patrimoine musical des fameuses “Réductions jésuites de l’Amazonie” que l’on croyait, voici encore peu, pouvoir attribuer au seul compositeur italien Domenico Zipoli. Mais l’importance de ce corpus musical, souvent apparu après l’expulsion des jésuites, semble indiquer que ces signes imposés pour les besoins de l’évangélisation catholique ont fait l’objet d’une véritable réappropriation, devenant littéralement un baroque indien, aujourd’hui une incomparable expression dont le processus de transmission à la fois orale et écrite reste une énigme pour les musicologues. À la fois chanteurs, instrumentistes et danseurs, les vingt jeunes musiciens de San Ignacio Moxos sont désormais les dépositaires les plus remarquables de ce “Baroque vivant”. Ils travaillent dans le cadre de l’école de musique de San Ignacio (Bolivie) sous la direction de Raquel Maldonado, en contact permanent avec les luthiers locaux, les musicologues et, finalement, toute la population de cette région de la Bolivie attachée au sauvetage de cette mémoire vive de ce baroque musical exceptionnel. Un concert du chœur et de l’orchestre de San Ignacio Moxos constitue une véritable fête faisant alterner œuvres sacrées du XVIIIe siècle avec les danses profanes encore en usage de nos jours dans l’Orient bolivien.
Moxos est une région de l’Amazonie bolivienne grande comme la Belgique, avec seulement 12.000 habitants en 2006. Au XVIIe siècle, elle comportait vingt-deux missions jésuites appelées “réductions” (cf. le film Mission). Après l’expulsion des jésuites, les Moxos se transmettent de génération en génération, et recopient sans relâche, les manuscrits des musiques baroques qui avaient été composées avec l’aide des missionnaires jésuites. En 1981, à leur retour, les jésuites s’aperçoivent que les traditions liturgiques et musicales des missions ont été sauvegardées. Si les dernières générations ne savaient plus lire les partitions, elles jouaient, en orchestre, encore certaines compositions en faisant appel à la tradition orale. Et ceci notamment à l’occasion de la fête de saint Ignace de Loyola auquel les Indiens gardent une entière dévotion. Les Ursulines de Jésus se mettent alors au service de l’orchestre dans les années 1990, et ouvrent une école pour les plus jeunes. Le “chœur céleste” de San Ignacio de Moxos ouvre aussi ses archives à Piotr Nawrot qui publie toutes les œuvres de Zinopoli et autres compositeurs des missions jésuites. Aujourd’hui l’école de musique de San Ignacio de Moxos est composée de jeunes indigènes de Moxos. Violons, violoncelles, altos, et flûtes enchantent le public, ainsi que les instruments à vent fabriqués à San Ignacio, avec le bois local, dans la grande tradition d’époque des missions jésuites. Ils participent à plusieurs festivals dont le Festival Internacional de Musica Renacentista y Barroca Americana “misiones de Chiquitos” qui se tient dans la superbe église restaurée de San Javier de Chiquitos, en Bolivie.