La mélodie, une arme fatale pour séduire l'auditeur
Le Barbier de Séville est un opéra composite fait de pièces rapportées, extraites d’autres œuvres de Rossini, voire d’autres compositeurs. Il avait ainsi déjà utilisé l’ouverture du Barbier dans au moins deux autres œuvres précédentes. On dit également que certains passages du premier acte ont même été écrits par Garcia, le ténor qui a interprété le rôle du comte d’Almaviva lors de la création de l’œuvre ! Plus loin dans la partition, on note plusieurs citations que l’on retrouvera dans La Cenerentola.
La partition du Barbier de Séville prend la forme d’un pastiche, mais cette notion n’est pas du tout péjorative. Rossini y assemble en effet le “nec plus ultra” de ce qu’il a déjà écrit et y ajoute des séquences magnifiques, notamment pour les chanteurs. C’est d’ailleurs certainement la grande qualité des airs qui fait du Barbier un tel chef-d’œuvre : l’air de la calomnie, celui de Rosine, celui de Figaro et leur fameux duo. Rossini a bien retenu la leçon des maîtres viennois, Mozart et Salieri. Il fait également partie de ces grands compositeurs qui, comme Mozart, Mendelssohn ou Mahler, utilisent la mélodie comme une arme fatale pour séduire l’auditeur. Qu’est-ce qui reste dans la tête des gens, si ce n’est la mélodie ? Son sens de l’instrumentation, inspiré de Beethoven, est également d’une redoutable efficacité. Il a enfin tiré parti de cinquante années d’opera buffa. On doit d’ailleurs à Paisiello d’avoir fait basculer l’opera seria vers l’opera buffa ; son opéra Le Barbier de Séville (1782), auquel Rossini adresse quelques clins d’œil dans sa propre partition, exploite un registre proche de l’univers de la commedia dell’arte. Son style léger et comique se place résolument du côté de la farce. Rossini s’inscrit dans cette tradition de l’opéra comme forme d’art populaire qui peut être comparé au “théâtre de boulevard”.
Même si une forme de comédie est bien entendu toujours présente dans l’opéra de Rossini, nous nous sommes rapprochés du sens du texte de Beaumarchais, notamment pour rendre compte de sa dimension politique. Le livret fait figure de véritable satire sociale et repose sur des ressorts qui sont ceux d’une certaine lutte des classes dans un contexte prérévolutionnaire. Dans l’opéra de Rossini, le valet peut ainsi dépasser le maître : les rapports de force s’inversent. De la même manière, un vent de féminisme souffle à travers toute l’œuvre : les femmes existent, s’émancipent et peuvent bafouer leur tuteur par exemple. Avec le metteur en scène Christian Schiaretti, nous sommes au plus près de ces problèmatiques. Nous “jouons la pièce” comme on dit, en faisant évoluer les personnages dans un univers hispanique à la Goya, sans chercher à plaquer d’autres significations sur l’œuvre.
Jean Claude Malgoire
entretien réalisé par Stéphane Malfettes le 11 avril 2005 (extraits) |